Souveraineté numérique : sortir des incantations


Je me méfie du confort que procure l’expression « souveraineté numérique ». Elle peut réunir une salle entière sans que personne ne s’accorde sur ce qu’il faudra faire le lendemain. Chacun y projette son projet : construire un centre de données, acheter un logiciel national, réglementer une plateforme ou former des ingénieurs. Toutes ces actions peuvent avoir un intérêt. Aucune ne constitue, isolément, une preuve de souveraineté. Je voudrais que nous jugions le mot à partir des capacités qu’il désigne réellement.

Pour moi, la souveraineté numérique est la capacité de décider de ses usages numériques essentiels, d’en maîtriser les conditions et de préserver des possibilités d’action face aux dépendances. Cette définition ne promet pas l’autosuffisance. Elle oblige à identifier ce qui doit rester sous notre contrôle, ce que nous pouvons déléguer et à quelles conditions. Au Burkina Faso, je préfère partir d’un service concret et de ses vulnérabilités plutôt que d’une ambition si générale qu’elle devient impossible à vérifier.

Regarder toute la chaîne

Les infrastructures constituent une première dimension. Un service a besoin d’électricité, de connectivité, de machines, de sauvegardes et de personnes capables d’intervenir. Héberger une application sur le territoire peut répondre à certains objectifs, mais ne règle pas toute cette chaîne. Si personne ne sait restaurer les données ou remplacer un composant critique, la proximité géographique ne garantit pas la continuité. Mon regard d’administrateur systèmes me ramène à cette question simple : pouvons-nous remettre le service en état lorsqu’il cesse de fonctionner ?

Les données forment une deuxième dimension, souvent réduite à leur lieu de stockage. Je veux aussi savoir qui peut y accéder, qui décide de leur réutilisation et comment les récupérer. Une sauvegarde inutilisable hors d’un logiciel propriétaire laisse une dépendance intacte. Des informations mal décrites peuvent être techniquement accessibles et pratiquement incompréhensibles. La maîtrise demande donc des formats documentés, des responsabilités explicites et des essais de récupération. Posséder un disque ne signifie pas encore pouvoir exploiter ce qu’il contient.

Les compétences donnent leur portée aux équipements et aux contrats. Une organisation doit pouvoir comprendre son architecture, suivre ses prestataires et faire évoluer ses outils. Cela suppose des techniciens, mais aussi des responsables capables de formuler un besoin, des acheteurs qui comprennent les engagements et des utilisateurs associés aux décisions. Je vois la formation comme une fonction permanente. Une équipe qui reçoit un système sans temps pour apprendre à le maintenir reste tributaire de ceux qui l’ont installé.

Du droit au calcul, des choix à assumer

Le cadre juridique doit préciser les droits, les obligations et les voies de recours. Je ne propose pas ici une lecture des textes burkinabè en vigueur, mais une exigence de méthode : traduire les principes dans les pratiques. Qui autorise un accès ? Comment une personne conteste-t-elle l’utilisation de ses informations ? Quelles obligations pèsent sur un sous-traitant ? Une règle que les équipes ne savent pas appliquer protège moins qu’on ne le souhaite. Sa mise en œuvre nécessite des moyens et des responsabilités identifiables.

L’IA ajoute la question des capacités de calcul et des modèles. Utiliser un service distant, faire fonctionner un modèle sur une infrastructure maîtrisée et entraîner un modèle sont des choix différents. Ils n’exigent ni les mêmes ressources ni les mêmes compétences. Je ne crois pas utile de présenter l’entraînement d’un grand modèle comme le passage obligé de toute autonomie. Pour certains besoins, adapter un modèle existant ou organiser une recherche fiable dans des documents peut être plus pertinent.

Encore faut-il examiner les conditions de ces possibilités. Un modèle accessible au téléchargement n’est pas automatiquement libre de toutes restrictions, compréhensible ou facile à maintenir. Il faut lire sa licence, connaître ses exigences matérielles et évaluer ses résultats sur les tâches visées. Je considère cette capacité d’évaluation comme un élément de souveraineté à part entière. Sans elle, nous pouvons posséder les fichiers d’un modèle tout en restant incapables de dire quand il est raisonnable de lui faire confiance.

Pourquoi le mot s’use

Le mot devient une incantation lorsqu’il permet d’éviter les arbitrages. Une inauguration se montre plus facilement qu’un budget de maintenance. L’achat d’une infrastructure produit un objet visible ; la transmission des savoirs demande de la continuité. Une annonce peut faire croire qu’une dépendance a disparu alors qu’elle s’est déplacée vers un autre fournisseur. Je voudrais que chaque projet présenté comme souverain explique ce qu’il rend effectivement possible et les dépendances qu’il conserve.

Le réflexe national peut lui aussi tromper. Un prestataire local apporte une proximité précieuse, mais son adresse ne dit pas tout de ses propres fournisseurs ni des conditions de sortie du contrat. Inversement, une coopération internationale peut renforcer notre capacité d’action si elle transmet des compétences et préserve nos choix. Le critère que je retiens est la maîtrise effective. Il demande davantage de travail qu’une étiquette, mais il permet de comparer des propositions sans confondre origine et autonomie.

Commencer par des engagements vérifiables

Je commencerais par cartographier un service essentiel : les personnes qui le font fonctionner, les informations qu’il traite, ses dépendances techniques et ses contrats. Puis je choisirais les fragilités à réduire en priorité. Une restauration réussie, une documentation réellement utilisable ou une sortie de contrat préparée peuvent constituer des progrès tangibles. Cette démarche permet de relier une ambition politique à des actes dont les équipes peuvent constater les effets, au lieu d’accumuler des objectifs sans responsable.

La coopération régionale mérite une place dans ce travail. Des besoins proches peuvent justifier des formations communes, des ressources partagées ou des achats coordonnés. Mais mutualiser demande de décider qui finance, qui administre et comment résoudre un désaccord. Je veux défendre une souveraineté capable de telles discussions. Elle ne sera jamais un état définitivement acquis. Elle sera un effort suivi pour comprendre nos dépendances, en réduire certaines et garder la liberté de réviser nos choix lorsque nos besoins changent.